24 août 2010 2 24 /08 /août /2010 11:25

Aujourd'hui à la BnF…

 

J’ai retrouvé avec bonheur ma salle habituelle, mon port d’attache.

 

J’en avais été outrageusement exclu pendant quelques jours par le système informatique de réservation, sous le prétexte, facile et éculé, de la saturation complète de ma salle attitrée et parce que je n’avais pas eu la présence d’esprit de mettre de côté, un jour, à 9h15, un livre quelconque pour m’assurer d'une place le lendemain (précaution de base, pourtant, et si nécessaire par les temps qui courent). Aujourd'hui, je revis.

 

Pourtant, ma nouvelle salle ne me déplaisait pas tant que ça. J’y prenais même goût, petit à petit, y découvrant de nouveaux visages, apprenant peu à peu à en déchiffrer les modalités particulières et m’y adaptant docilement. Mais bon, quand même, c'est pas pareil, hein, on perd tous ses repères à la fin ! A commencer par ce début de familiarité amicale avec nos amis agents de la banque de salle : c'est qu’au bout de quelques mois d’échanges quotidiens, même très brefs (bonjour bonjour tendre sa carte consultation d’ordi escapade vers casier retour avec pile de livres, scan, scan, scan, scan…voici merci beaucoup bonne journée à vous aussi) on commence à se connaître et on se sent un peu solidaires et co-responsables de notre salle d’affectation principale.

 

Je suis donc de retour et heureux. Mais un peu nostalgique aussi, je l'avoue. Eternel mécontent, je regrette déjà les quelques habitudes que j’avais prises là-bas, dans l'autre salle, notamment ces longueurs à parcourir avant le Café des Temps, ces traversées épiques et joyeuses, mains dans les poches, en dromomane gourmand, avant le menu trio. J’ai donc ressorti mes carnets de la semaine dernière, qui me semble déjà si éloignée dans ma mémoire, le journal de bord dans lequel j’ai noté quelques impressions que je relis aujourd'hui avec plaisir, depuis mon présent retrouvé. Extrait.

 

 

Mercredi 18 août.


Je commence à m’habituer à ma nouvelle salle, comme, après l’été, l’élève que nous fûmes prend peu à peu le pouls d’une nouvelle classe, apprend à saluer ses nouveaux camarades et retrouve avec les quelques anciens des régularités familières, lentement mises en place tout au long de l’année écoulée, s’écartant peu d’un noyau bientôt fixe mais qui laisse néanmoins une marge de manœuvre à l’habitude, que celle-ci emploie à jouer avec elle-même pour former l’image trouble mais entêtante d'une fragilité.

 

De même, chaque matin, en arrivant dans ma salle nouvelle, celle qui m’a été aléatoirement attribuée par un système de réservation désormais continuellement saturé, celle que je suis parvenu à arracher par bonheur à la foule nombreuse de mes avides compères d’érudition, alors que la lumière oblique d’un matin d’estompe caresse, quadrangulaire, le béton de piliers réguliers, je dépose les livres du jour sur ma table et, pas tout à fait réveillé encore, relevant légèrement la tête, j’interroge en silence la compagnie. Bonjour, dis-je des yeux, bouche en sourire, à celle que je connais, là-bas, à dix heures. Bonjour, affiché-je aussi à la cantonade, presqu’ intentionnellement, pour mes inconnus de tablée, trois travailleurs concentrés soucieux de respecter l’arrivée du nouveau comme on respecta la leur, naguère, silencieux eux aussi, mais évaluant l’intrusion timide du coin d’un œil souple et vigilant. Installation, branchement, verrouillage. Je suis prêt.

 

Avec l’augmentation progressive de notre nombre au cours de la matinée, ces évaluations rapides des arrivants prendront de plus en plus ouvertement le tour d’une expertise furtive, mais entière, du quidam, par détournement de la tête sur tronc immobile. Pour l’instant, nous restons timorés et la retenue n’autorise entre nous qu’une brève prise de contact à vue, qui fournira à notre petite société l’orientation nécessaire pour coexister sans y penser, d'abord jusqu’à ce soir puis, peut-être, recommencer demain. En deux ou trois jours, nos mœurs se seront réglées les unes sur les autres, un usage se sera créé entre nous, cette répétition qui fait de chaque matin des demi-retrouvailles. Nous nous reconnaissons déjà, liés par un réseau de relations infinitésimales qui organisent insensiblement nos journées, au rythme universel du bruit de nos tambourinés claviers tapotés martelés. Les regards d’accueil sont, chaque jour, un peu plus appuyés ; une commissure, même, se relève de-ci de-là pour accueillir le collègue d’ennui et lui signifier une sympathie d’autant plus sincère qu’elle est demandeuse de réciprocité. Une entente implicite, non-dite, s'établit peu à peu.

 

Il arrive, cependant, qu’un évènement extraordinaire introduise un soubresaut inattendu dans ce quotidien en cours d'accordement : une mésentente passagère sur la prise de courant assignée à deux places côte à côte provoque un échange amical, et bienvenu car il rend peut-être possible, dans l’avenir, de nouveaux petits titillants dialogues de ce genre, qui rétablit promptement le flux tranquille de l’écoulement du temps, perturbé quelques secondes par cet incident sans gravité ; plus rarement, une altercation brusque commotionne pour longtemps une tablée entière lorsqu’un égotiste refuse, sans autre raison apparente qu’une grognonnerie mal assumée, de négocier l’utilisation du câble Internet que deux places en regard se partagent par nécessité, mais qu’il s’est accaparé unilatéralement. Regards désapprobateurs et non-interventionnistes des camarades du débouté, prêts à ne rien faire mais à soutenir toute initiative personnelle de rabrouement du briseur d’harmonie.

 

Heureusement, ma nouvelle salle accueille peu de ces aigris bougons, souvent de vieux mâles décrépits, si âgés que je ne peux m’empêcher, pourtant, de les admirer et les comprendre un peu : combien d’années de Rez-de-Jardin de plus que moi comptent-ils derrière eux, ces râleurs à baccantes, ces vies de savoir amoncelé ? Combien de ces séries de désillusions subies, ruminées, niées, révoltées et, finalement, acceptées, que je commence à peine à entrevoir ? Ils participent, à leur manière, à l’attrait paradoxal de notre cloître sombre, eux qui font ressortir, dans le contraste bougon de leur antipathie machinale, la lueur sous-jacente de nos salles discrètes.

 

On s’y sent bien, dans cette nouvelle salle. Imperceptiblement domestiquée, elle imprime heure après heure dans notre imagination ses proportions propres et les rapports particuliers qu’entretiennent entre elles ses spécificités, pourtant si semblables à celles des autres salles du Rez-de-Jardin, mais qui aménagent en nous la mémoire unique et jamais tout à fait acquise d’un futur souvenir.

 

C'est l’heure. Dans quelques minutes, les salles de lecture vont fermer, nous vous prions de bien vouloir regagner la sortie. Ladies and gentlemen, in a few minutes the reading-rooms will be closed, please head toward the exit. »

 


A demain.

 

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Published by Do you BnF ? - dans Do you
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commentaires

Matthieu 25/08/2010 23:04


http://www.youtube.com/watch?v=CwOrp6Q7kCE


Do you BnF ? 26/08/2010 23:18



J'espère que mes amis conservateurs qui lisent ce blog n'ont pas fait une crise cardiaque en regardant cette vidéo ! Moi, j'ai bien rigolé...



holden 25/08/2010 15:54


Sur la salle P, j'ajouterais qu'il faut prendre garde, sur le côté gauche, aux revues de ciné et de musique, susceptibles de faire de l'oeil au thésard en quête d'inspiration pour ce "fichu
chapitre 1" remis à l'ouvrage pour la 10ème fois...

Autre chose : il faut évidemment fuir les places aux abords des banques d'accueil. Les pas du va-et-vient des lecteurs résonnent sur le parquet, les conservateurs répondent à pleine voix aux
questions des lecteurs parfois un peu durs d'oreille... Bref, autant aller dans un café.


holden 25/08/2010 12:01


La salle P : c'est pas mal, car il n'y a pas de problème de soleil. Les places à droite de l'entrée de la salle sont particulièrement propices à la concentration : c'est très sombre, il y a peu de
mouvement autour de soi. Le seul inconvénient de cette salle : les gens à l'accueil, derrière leur grand comptoir, ont parfois tendance à oublier la présence des lecteurs.

Les salles de l'aile R à W ont, certes, l'intérêt d'être à l'ombre. Entre la salle R et la S, je privilégierais la S. La clim génère dans la R un micro-climat qui suppose parfois de revêtir une
polaire pour tenir le coup.

Si tu n'as pas besoin de livre à commander, la salle X est très bien également (avec un accès filaire à internet).

Bref, qu'attendent-ils pour installer des stores sur l'aile O-K?


Do you BnF ? 25/08/2010 12:25



Je confirme sur quasiment tous les points les commentaires de holden (qui, je l'espère, a pu finir son chapitre 1). Sa science en cette matière semble s'étendre encore plus loin que la mienne,
puisque je ne connais pas, par exemple, la salle P et ne peux donc pour l'instant rien en dire de plus. Mais j'ai envie de l'essayer depuis longtemps et je vais tenter de le faire avant la
fermeture du 6 septembre. Sinon, entre la S et la R, je préfère également la S, et de loin. Pour les stores sur l'aile O-K, je crois bien que notre représentant est sur le coup (lien), en tout cas si on se fie à sa profession de foi, mais je n'en
sais pas plus...


N'hésitez pas à m'envoyer d'autres remarques sur les particularités de chaque salle, je prépare un billet typologique sur la question, que j'enverrai un jour, lorsqu'il sera prêt...



Guillaume - Carpe Webem 24/08/2010 22:45


En tant que spécialiste du rez de jardin, quelle salle conseilles-tu ? J'ai tendance à éviter par principe les salles K à O par peur du soleil. Je me suis aperçu que la salle S était plutôt plus
calme que la R, mais il y a le risque des machines pour la consultation d'archives.

Par contre, jamais de problèmes pour trouver une place le samedi.


holden 24/08/2010 17:10


De la salle O à la salle K, c'est tout un environnement qui change... social, vestimentaire, solaire, etc.

Cela appellerait évidemment de plus amples développements (tout appelle toujours "de plus amples développements" chez les thésards... ce qui peut rendre leur conversation si consternante)... Mais
là tout de suite, je voudrais en finir une bonne fois pour toutes avec mon chapitre 1...