Voici donc venu le moment de dévoiler la photo gagnante de la semaine.
Après bien des hésitations et moult discussions, le jury du concours, composé de Jojo BnF et de moi-même, a décidé d’attribuer, à l’unanimité, le magnum d’or à la photo ci-dessous, pour sa
contribution décisive à la vulgarisation du « menu trio » :
La beauté froide et sophistiquée des couleurs, l’alignement destructuré des salades composées, le chaos lumineux des reflets sur le plexiglas ont emporté l’adhésion. Bravo à la gagnante, elle se
reconnaîtra : elle a bien mérité son magnum tout à l’heure au Café des temps perdus.
Le concours est bien entendu reconduit pour la semaine prochaine : vous avez jusqu’à samedi 12h00 pour m’envoyer (doyoubnf@gmail.com) vos photos de
BnF les plus belles / bizarres / balèzes. Un nouveau magnum - amandes grillées est en jeu (convertissable en Snickers glacé sur simple demande).
En attendant, vous pouvez toujours tester votre connaissance du Rez-de-Jardin en essayant de deviner ce qui se cache derrière la photo suivante :
L'histoire qui suit est authentique. Par charité, je tais le nom de l'incriminé
et en assume toute la responsabilité.
ça aurait pu arriver à n'importe
qui, mais c'est tombé sur moi. Les toilettes de toute institution dans lesquelles se succèdent à longueur de journée des dizaines, des centaines de besogneux comme nous, sont évidemment peu
souvent des trônes immaculés, et ce malgré les efforts incessants des équipes de nettoyage omniprésentes. Il m'arrive donc, régulièrement, pour mes commissions (on n'est pas non plus que des
cerveaux) de recouvrir méthodiquement la lunette des toilettes de ce joli et fin papier blanc que les services logistiques de la bibliothèque nationale de France mettent gracieusement à notre
disposition. Ce qui fut fait, derechef, cet après-midi.
J'étais un peu fatigué aujourd'hui, vendredi oblige. Et puis j'avais un paragraphe en cours qui me tarabustait : je cherchais une
sortie à l'impasse théorique de cette sous-partie. Je trépignais. Il faut dire aussi que le terrain était glissant, en mauvais état, pas très net quoi…Bref, impossible de dire ce qui s'est passé.
J'ai dû faire un faux mouvement, une bourde, un peu trop pressé que j'étais, sans doute, de tout remballer pour en revenir à ma thèse et finir la journée.
Retour donc en salle K : démarche assurée du doctorant délesté et prêt à en découdre. Allez, garçon ! Encore une page, une seule, et on
rentre. Je me dirige, chaloupé, vers ma place au soleil quand quelqu'un soudain m'interpelle :
- Hé ! Excuse-moi ! (Une connaissance ? un collègue? un fan?)
- Oui ?
- Je crois que tu as un bout de PQ coincé dans le pantalon.
…
Âme charitable et observatrice, qui que tu sois, merci. Grâce à toi, je n’ai pas été faire ma pause au Café des Temps, un bout de papier
toilette dépassant du derrière. Mon grand moment de solitude, je l'ai passé avec toi, et avec toi seulement.
Thésard honnête ! Mon semblable, mon frère. Je te revaudrai ça.
J’ai claviparlé avec le dernier des lapins BnF, le rescapé de la Grande expulsion.
Je travaillais tranquillement en salle O sur mon dernier billet et je m’apprêtais à faire une pause-boulot bien méritée, quand soudain un
terminal de commande apparaît sur mon écran, en bas à droite, à peu près comme ça :
Jojo BnF : hé ! DoYou ! Tu me reçois ?
DoYouBnF : hein ? Qui c'est ?
Jojo : tu sais pas lire ou quoi. « Jojo BnF ». C'est mon nom de code. Tu peux m’appeler aussi Last Rabbit, pour les
intimes.
DoYou : Jojo ? Mais t’es qui ? Qu’est-ce qui se passe là ?
Jojo : je suis le dernier des lapins BnF, mec, le dernier ! The last conejo, amigo. Je vis seul et clandestin depuis la
Grande expulsion. Terré comme un rat.
DoYou: quoi ? Mais où ça ? Dans le jardin, dans l’Eden ?
Jojo : l’Eden, l’Eden, c'est vite dit. C'est l’enfer ici, garçon. Je suis recherché par toutes les polices de la BnF et leurs
talkies-walkies. Ils savent que je suis là. Mais j’échappe, je creuse, je m’enterre et je les emmerde !
DoYou : mais comment t’as fait pour accéder à mon ordinateur ? C'est fou ce truc.
Jojo : fastoche. En creusant profond, je suis tombé sur le réseau informatique de l’édifice. Lapin agile, j’ai quelques notions en
électronique, j’ai donc pu brancher une dérivation et relier tout ça à mon netbook. Du coup, j’étudie les flux de données depuis longtemps maintenant, et j’ai bien vu ton p’tit manège,
là, ton blog, les posts envoyés depuis ta place, tout ça.
DoYou : tu veux dire que tu sais qui je suis ?
Jojo BnF : pas vraiment, non, mais je sais que tu existes. Fais gaffe d’ailleurs, Dieu BnF te regarde, lui aussi. Et si tu continues,
déchéance de carte BnF garantie, gars, comme pour les miens.
DoYou : les tiens ? Mais qu’est-ce qu’il leur est arrivé ?
Jojo : une histoire moche. C'est arrivé sans qu’on s’y attende. Badaboum. Un jour, Dieu BnF a décidé de déchoir de l’Edénité
un des nôtres, sous prétexte qu’il avait attaqué un des gardiens. Bon, ok, j’avoue que c'était pas très beau à voir. Mais le lapin en question, il était barge, on le savait bien, nous.
D’ailleurs, on l’avait enfermé mais il s’est échappé et faut bien reconnaître qu’il a fait une grosse connerie. Tiens, si tu veux, j’ai retrouvé dans le réseau des caméras de surveillance la
vidéo de l’attaque.
Et ça a été le début de tout. Après ça, il a déchu un par un tous les lapins qui avaient un jour fait des conneries dans le jardin :
les excités d’abord, tu comprends, c'était facile, personne n’a rien dit ; puis ceux qui dealaient du jus de carotte, sous prétexte que c’était un monopole du Café des temps ; puis ceux
qui demandaient les livres interdits, les livres de l’Enfer ou, pire encore, les livres sur les dysfonctionnements de la BnF, ouais, ceux des fonds surveillés ; après ça, ceux qui tentaient
d’entrer en contact avec l’extérieur, avec vous autres quoi ; et puis finalement leurs parents, pour leur apprendre à toucher des allocs pour truands ; et puis aussi les frères et
sœurs, on sait jamais ; et puis, un jour, tout le monde y est passé d’un coup. Une nuit, on a vu débarquer la brigade des pompiers sapeurs de la BnF au grand complet, et ils les ont
tous ramassés. Tous ! Une vraie lapinade. Je sais pas encore comment j’ai pu échapper à ce truc, un miracle…mais je les ai tous vus se faire emmener. J’en tremble encore.
DoYou : eh bè boudu con ! Horrible. Et depuis, quoi ? Tu vis tout seul ?
Jojo : ouais, je me suis terré, j’ai creusé des galeries, et je me planque, surveillant les allées et venues des sbires, sortant la
nuit. Heureusement, je suis branché sur le réseau de surveillance, je vois tout ce qu’ils font. Je m’adapte.
DoYou : mais pourquoi est-ce qu’ils te cherchent ? Pourquoi l’expulsion ?
Jojo : des fous, je te dis. Des lapins dans le jardin, ça faisait désordre. Et puis, on faisait ce qui nous chantait, on distrayait les
chercheurs, on bouffait ce qu’on voulait, on replantait comme on voulait…le Rez-de-Jardin était devenu incontrôlable, donc Dieu BnF pas content. Alors il a sévi. Tout le monde dehors ! Mais
je suis toujours là, moi. Et maintenant, j’ai besoin de toi.
DoYou : de moi ? Pourquoi faire ? Quoi ? Tu vas me sortir de la matrice ?
Jojo : mais arrête de fumer, DoYou ! Non, il faut que tu m’aides pour de vrai, tu dois être ma voix, la parole des lapins au-dehors,
enfin, du lapin. J’ai besoin de toi mec.
DoYou : mais qu’est-ce que je peux faire ? Dis-moi et j’essaierai…
Jojo : tu vas comprendre. J’ai décid…STOP ! non, attends, attends, plus tard, vite, faut que j’y aille, je crois que j’ai été
repéré. Je te recontacterai…
DoYou : attends ! Hé ! Jojo ! JOJO !
…
Troublé, effrayé, je suis resté longtemps devant la console, mais rien n’est venu. J’attends encore. Jojo, si tu m’entends, j’espère que tu
vas bien. Je suis là. J’attends.
J’ai découvert que nous étions une grande démocratie. Et comme toutes les autres, elle a ses représentants et son taux d’abstention
record.
Les élections pour le
renouvellement des représentants des usagers au Conseil d’administration de la BnF ont eu lieu du 17 mai au 15 juin derniers. Si, si, c'est vrai. Et pourtant, tout comme moi, vous n’êtes pas
allés voter, petits cyniques. Ou plutôt si, sur les 17428 possesseurs d’une carte Rez-de-Jardin, 99 lecteurs vigilants se sont déplacés (dont un courageux pour voter blanc), ce qui fait un taux
d’abstention d’à peine 99,43 %. Bravo, c'est encore pire qu’une élection européenne en Pologne.
Et encore, je jette un voile pudique sur le Haut-de-Jardin, où 6 farfelus extravagants sont tout de même allés voter sur 26 829 inscrits,
pour un candidat en lice.
Nous avons donc aujourd'hui, en Rez-de-Jardin, un représentant élu (et avec 60 voix quand même !) pour un nouveau mandat de trois ans
(puisqu’il était déjà titulaire du mandat précédent) : Monsieur William Marx [c'est authentique], qui s’est imposé face à quatre autres candidats intrépides. Nous le saluons pour son
dévouement et ses billets réguliers dans la « Lettre aux lecteurs de la BnF ».
Pour faciliter le travail de Monsieur Marx qui, j’imagine, a déjà beaucoup à faire avec la lutte des places, Do You Bnf se porte volontaire
pour recueillir les revendications diverses que vous pourriez avoir pour améliorer (encore?) notre cher univers. Evidemment, vous pouvez aussi écrire directement à notre représentant... Mais
pourquoi ne pas tenter un mouvement collectif de free riders à la faveur de l’anonymat de ce blog et de ses commentaires ? "Lâche mais vivant", c'est ma devise.
Qui plus est, étant donné le profil socio-professionnel de Monsieur Marx (voir sa profession de foi), il doit bien avoir mis en place (comme nous tous, avouons-le, en bons
chercheurs paranoïaques) une petite alerte google à son nom, ce qui laisse entr’ouverte la possibilité qu’il jette un jour un œil à ce billet.
Des discussions avec quelques camarades de tablée ont déjà permis de dégager des revendications de base qui nous permettront de repartir du
bon pied et, peut-être un jour, de déménager en salle V :
1. Des fours à micro-ondes dans les clubs-cafétérias du Rez-de-Jardin pour changer un peu du menu trio.
2. Des câbles Internet à chaque place pour éviter les embrouilles avec son voisin d’en face, parfois très mal luné.
3. Des casiers à cadenas, style « Années collèges », dans les halls inoccupés de la Tour des Temps et de la Tour des
Nombres, pour pouvoir stocker café, thé, et livres variés.
4. Des canapés dans les allées pour reposer nos esprits rudes de publiants.
5. Un potager autogéré, de carottes exclusivement, en jardin central (transmis par Jojo BnF, lapin rescapé)
6. Une salle de sport en club des lettres pour corpore sano et une salle de cinéma en VoD en club des lois pour mens
sana.
7. Une station vélib’ à chaque coin du Rez-de-Jardin, c'est quand même plus rapide pour aller aux toilettes.
Monsieur Marx, si vous êtes là, nous espérons que vous pourrez prendre en compte ces modestes revendications de doctorants pleins d'espoir.
En attendant, je fais un peu de pub intéressée pour votre dernier ouvrage, Vie du lettré (faut bien) et en tant que « lettré anonyme », je me permets surtout de répondre au
sondage qui apparaît en 4e de couv’ :
« Ils lisent des textes, les rassemblent, les éditent, les commentent, les transmettent aux générations futures, produisent à leur
tour d’autres textes : ce sont les lettrés, apparus parmi nous voici déjà quelques millénaires. Voués à l’écrit, ils forment le socle d’une civilisation, en garantissent la continuité, mais
participent aussi à sa contestation. Le plus souvent invisibles ou méconnus, ils composent une communauté secrète, reliée à travers le temps et les lieux par des rites partagés, des habitudes
analogues, des affinités mystérieuses.
Qui sont-ils ? [DYB : personne]
Comment vivent-ils ? [presque sous terre]
Où habitent-ils ? [en salle N, ou P, ou W]
Que mangent-ils ? [un menu trio avec : une salade pâtes-saumon-oeuf pôché, un cookie blanc et une aquarelle, s'il vous plaît, et un
café pour après, oui merci]
A quelles amours s'adonnent-ils ? [no comment]
Comment naissent-ils et meurent-ils ?»[en s'inscrivant en thèse, innocents, les pauvrets / au fil de l'eau, perdus sur Galaxie]
Finalement, comme le dit si bien M. Marx : « faire des lettres [je dirais plutôt sciences humaines pour ma part] le
but principal d’une vie relève, à bien des égards, de l’extraordinaire, sinon de la pathologie ». A demain quand même.
Lundi. Difficile. Normal. Alors pour passer le temps, j’ai (presque) interviewé un agent de ma banque de salle, un de ces agents sans qui
nous serions perdus, nous chercheurs, encore plus perdus que d’habitude :
- Do You BnF : Je vous remercie sincèrement d’avoir accepté de m’accorder un peu de temps, je sais que vous n’en avez pas
beaucoup….
- Monsieur l’agent : Oui, c'est vrai. Je vois déjà trois chercheurs qui attendent, d’ailleurs, et qui commencent à tirer la
gueule, alors dépêchez-vous s’il vous plaît.
- DYB : Ok, je serai bref. Pourriez-vous nous dire en quelques mots en quoi consiste votre métier ?
- MLA.: C'est très simple, et à la fois assez compliqué. Pour l’instant, par exemple, je suis en banque de salle. J’accueille donc
le public, vous quoi, au comptoir et je vous fournis les ouvrages que vous avez commandés sur le système de réservation. Grâce à votre carte, je peux voir très vite si vous avez des ouvrages ou
d’autres documents en attente, et quel est leur état : « arrivé », « en cours », « en suspens »…
- DYB : Et pourquoi dites-vous que ça peut être plus compliqué ?
- MLA : Eh bé ! DUMI ["Dans Un Monde Idéal", note de DYB], tout se passe bien. Je repère la place, je vais
chercher les livres dans le casier, je vous les donne et vous partez bosser. Mais en vrai, ça peut se corser. Imaginons que vous ayez emprunté un ouvrage précieux, par exemple, ou très vieux.
Vous êtes alors « à placer » sur mon écran. Va falloir que je vous attribue une place « hémicycle » pour que vous le consultiez là devant, tout près de moi, pour que je puisse
voir si vous le maltraitez ou quoi. Souvent, aussi, les livres que vous avez demandés ne sont pas encore arrivés, ils sont « en cours ». Or, cet « en cours » peut recouvrir
dans les faits des situations très diverses : votre livre est effectivement en chemin ; ou alors le TAD a merdé…
- DYB : …Je vous coupe : le « TAD » ? Nos lecteurs ne sont peut-être pas très au fait du vocabulaire
interne…
- MLA : Renvoyez-les sur un glossaire, alors, j’ai pas vraiment le temps de refaire leur éducation à vos p’tits copains, là. Donc, je disais : le TAD a merdé (dans ce cas, inspection au cimetière du TAD nécessaire, mais aucune garantie de succès) ; ou encore, le livre
est manquant et il n’arrivera jamais. Mais ça, je ne le saurai que lorsque vous serez venu cinq fois me voir en protestant que vous n’avez toujours rien, et je verrai alors qu’il y a un
problème…Sauf si vous ne venez jamais, ce qui arrive aussi : vous commandez et puis…pouf ! rien du tout, personne. Le soir, on retrouve dans les casiers des bouquins même pas ouverts
par ces messieurs-dames de la cherche. Parce que faut bien reconnaître que parmi vous, les chercheurs, ya de jolis emmerdeurs et emmerdeuses, hein ? Surtout au moment de la sortie, le soir.
C'est quand même pas compliqué de mettre de côté un livre ou deux, gentiment, quand on vous le demande. On a fait faire une voix off exprès pour ça, et en bilingue, même que Claudine a
dû s’entraîner dix jours pour bien dire son texte en anglais. Mais non ! Messieurs les chercheurs, ils en font qu’à leur tête, et j’en ai un tas qui se ramène la bouche en cœur à 19h55 avec
dix-huit livres à scanner, et pas les plus légers encore ! Et le code-barres à l’intérieur, en plus, et huit à prolonger pour le lendemain, siouplaît !
DYB : [un peu gêné] Oui, c'est vrai, vous avez raison, je comprends que ce soit difficile pour vous, mais vous savez,
c'est pas évident de savoir tout de suite ce qu’on veut garder ou pas, le soir, il faut faire le tri, s’organiser, planifier le travail pour le lendemain…
MLA : Oui, ben justement ! J’vous trouve pas très efficaces, dans l’ensemble. Certains oui, ok, ils sont réglo. Un
bouquin ou deux à garder, le reste en retour définitif, tout ça vers 19h, ça va. Mais d’autres ! A 19h59 encore en train de taper comme des fous, qu’on est obligés de vous mettre dehors.
Mais vous avez pas de vie ou quoi ! Qu’est-ce que vous foutez à vous en aller à 20h ! Faut mieux s’organiser dans la vie, les gars, ho ! Et puis c'est pas tout, hein, parce que ya
des chercheurs, vraiment, on dirait que c'est moi qu’y cherchent, non mais. Et que je te rouspète parce qu’on peut pas lui donner la place qu’il veut ! Et que je te me plains du soleil en
salle N, et que je te veux une place avec Internet mais ça marche pas comment on fait pour se connecter, et qu’une demi-journée c'est pas assez…Des emmerdeurs, je vous dis ! Mais tiens,
d’ailleurs…mais ouais, tiens ! MAIS OUAIS ! Je vous reconnais, vous, là. HO ! C'est vous qui demandez chaque jour les quinze bouquins règlementaires + les huit mises de côté de la veille +
les commandes à domicile ! [DYB rougit, gêné, cherche la sortie] Je vous ai bien repéré, vous, depuis que vous avez fait venir dans la même semaine la moitié de l’encyclopédie Panckoucke. 80 exemplaires reliés cuir, ouais ! J’en ai fait rouler du chariot, cette semaine-là ! Si, si,
pouvez pas nier. Et fallait que ça tombe sur moi ! Mais vous savez, hein ? Un livre, ça se lit, aussi, des fois, c'est pas que pour faire joli. Suffit pas de le mettre sur son bureau et
de construire la cité des 4000 avec pour que ça infuse, garçon. Panckoucke, Panckoucke, j’te jure. Allez, allez, dégage maintenant, y’en a qui bossent ici, je t’ai assez vu.
[en hommage aux "anonymes de la BnF" qui bossent tous
(ou presque) dur pour nous. La prochaine fois, promis, je rends mes livres à 19h20]
Le week-end approche et demain dimanche tu pourras travailler chez toi. Bonheur. Alors, pour fêter ça, j'ai décidé de lancer le premier concours photo Do you BnF.
Deux concours en un, en fait :
1. Déterminer d'où a été prise la photo ci-dessous, ce qui ne devrait pas être difficile pour les vrais habitués ;
2. Vous exhorter à prendre vous-aussi des photos volées (car Dieu BnF est iconoclaste, attention, mais c'est une
bonne occasion de voir s'il existe). La plus belle / bizarre / balèze aura droit à une publication en lettres d'or sur le blog + un Magnum au choix au Café des temps perdus, c'est moi qui régale.
Rendez-vous samedi prochain pour le verdict.
J’ai découvert la lutte des places. Comme toute marchandise rare et demandée, les places en Rez-de-Jardin sont chères. Il paraît que c'est
normal. Leur valeur varie cependant en fonction de plusieurs paramètres. Tentons donc une petite typologie rapide.
La place en or. C'est celle que tu as réservée depuis chez toi, à plat sur ton sofa, tout début juillet (parce que tu
partais en vacances jusqu’au 18, veinard) pour le 19 juillet 14h (c'est un lundi). Elle est à toi, valeur refuge, personne ne pourra te la prendre (sauf, évidemment, si tu arrives à 14h31…oui,
c'est 30 minutes de battement maxi maintenant, n’oublie pas).
La place réglo. C'est celle du chercheur lambda, honnête et travailleur. Consciencieux (en un seul mot), c'est
celui qui arrive avant l’ouverture. 8h55 sur l’esplanade, entrée Ouest : il attend, le nez au vent, que Dieu BnF l’accueille en son édifice. S’il ne s’est pas trop mal débrouillé, il
arrivera, après vestiaire, vers 9h04 devant sa banque d’accueil préférée et obtiendra une place, mais pas dans la salle de lecture qu’il visait au départ.
La place de raccroc. Tu t’es levé tard, c'est normal, hier tu as eu ta « sortie-semaine » du mois (celle que tu
fais un soir en semaine, exception que tu ne t’autorises que très rarement car tu veux rester productif). Il est donc 9h30 à ta montre. Eh ! merde …C'est foutu pour une place réglo
maintenant. Tant pis, je contourne. A 10h04, à plat sur ton sofa, tu es sur le
site d'identification du Rez-de-Jardin, prêt à clavibondir. 10h05 ! Pif-paf connexion agenda choix de la salle idoine veuillez préciser votre heure d'arrivée disons douze heures pour
être sûr réserver confirmation…ça y est ! Ta place raccroc vient de se transformer en place en or. Nickel.
La place surprise. L’alchimie susmentionnée n’a pas fonctionné pour toi. Dommage. Tu te retrouves avec une place
demi-journée. En langue BnF, cela veut dire qu’à partir de 14h, tu n’es plus protégé. Ta place est à prendre, te voilà expendable. Tout dépendra alors de ton adversaire.
Surprise ! C'est Sébastien Chabal qui a décidé de faire une thèse sur l’économie politique du poil aux îles Fidji. Tu lui laisses ta place, l’échine courbée, bouche en
sourire, et tu passes au dernier paragraphe. Surprise ! C'est une gentille petite retraitée qui, comme tu le lui expliques patiemment, s’est trompée de place. Tu ne lui en
veux pas, la pauvrette, et tu l’envoies en salle P.
La place virtuelle. Tu disposais d’une place en or pour 10h, mais tu arrives à 10h31, en sueur et suffoqué. Ta
vespa n’a pas démarré et tu as dû te rabattre sur le métro et sur tes pieds. Par dépit, tu passes quand même ta carte sur le lecteur. Eurêka ! ça marche ! Who’s the boss, man ? Tu pénètres, en roi du pétrole, et rejoins ta banque de salle où tes livres t’attendent. « Ah, non.
Désolé, Monsieur, mais vous n’avez pas de place attribuée. – Mais si, pourtant, la place U44, là-bas. – Non, non, vous n’avez pas de place et vous n’avez pas pu entrer – Ah bon ? Et moi, là,
je suis quoi ? Virtuel ? Vous vous prenez pour Schrödinger ou quoi? – Je regrette, Monsieur, on ne vous trouve pas sur le système. – Le système ! Mais qu’est-ce que je fais moi
alors ? - Eh ! bien, il faudrait ressortir et tenter d’avoir une nouvelle place. Mais je vous préviens, il n’y en a plus. – Ah. Ok. Très bien. Parfait. Ben moi, je m’en fous ! Je
reste là. » Planté devant la banque, il réussit le hold-up : la présidente de salle accepte finalement de tenter une opération audacieuse : elle vérifie sur le système le statut de
la place U44. Pas encore réattribuée. « - Voilà, Monsieur, vous êtes en U44, et tous vos ouvrages sont là ». La lutte des places sourit aux plus tenaces.
La place de la dernière chance. C'est la place que tu prends quand il n’y a plus rien. Elle demande une certaine
familiarité avec le système informatique de réservation, mais ça s’apprend. Pour ma part, j’ai été initié par un ami passé grand maître ès arcanes BnF. Si donc tu te retrouves un jour confronté à
un tourniquet fermé, garçon, tu peux toujours : 1. réserver une place « Audiovisuel et multimédia » ; 2. demander une place « Réserve » ou « Grand
format » ; 3. en dernier recours, choper une place « Lecture et déficience visuelle », mais ça c'est moche.
La place Christophe Lemaitre. Enfin, si tout le monde est passé avant toi et que tu n’as vraiment plus de place, tu peux
toujours tenter le 100 m L: profitant d’un bâillement du gardien, tu t’engouffres par la sortie entre les détecteurs, cours
sans te retourner jusqu’en salle L, ralentis pour pas te faire remarquer, montes à l’étage des loges à microfilms, et tu attends que ça se passe.
Tu peux aussi rentrer chez toi ; on y est bien, tu verras.
J’ai pu me promener en toute liberté dans le jardin central.
Non, je déconne. Dieu BnF a dit : le jardin doit rester « mystérieux et magique, inaccessible mais omniprésent ».
Nonobstant, dans sa grande munificence, il nous autorise à le visiter virtuellement et à l'envi : entrez, vous aussi, dans l’Eden.
16h43. Alerte. Alerte. Fermeture automatique des portes. Incendie signalé dans l’hémisphère nord.
Un mur d’aluminium s’avance lentement, titubant, il sort de la paroi juste avant le Café des Temps. Il rejoint en grinçant la vitre face à lui, coupant notre
cher cloître en deux demi-rectangles, un demi-cloître nord et un demi-cloître sud.
Il se trouve que j’avais précisément choisi ce moment-là pour rejoindre quelques amis au Café du Temps perdu, pour le traditionnel allongé de l’après-midi
(quatrième café de la journée). L'alarme nous y surprit, coupant de leur base certains d'entre nous, ceux qui travaillaient au Sud. Un mur d’aluminium se dressait désormais entre ma tasse vide et
ma deuxième partie, laissée inachevée sur mon ordinateur en salle W. Et surtout NON SAUVEGARDEE ! Je me retrouvais donc au Nord, perdu, paniqué, imaginant déjà mon ordinateur calciné et mon
travail envolé.
Que faire ? Personne ne s’affolait, faut croire qu’un incendie ça n’arrive jamais qu’aux autres. Le personnel de la bibliothèque lui-même restait sceptique,
ou plutôt stoïque…enfin, apathique, quoi. Mais bordel ! On allait tout de même tous crever, et ma thèse avec, et notre avenir radieux, et la part précaire et vétérane de la recherche
française…mais non ! Tout le monde restait zen. Cool. No stress. Dans le calme, on nous dirigea donc vers la sortie est, située à 248 mètresde mon ordinateur (j'ai en effet appris aujourd'hui, grâce à un camarade bien informé, que le jardin central mesure 190 mètres de long sur 58 de large. Etonnant). Au
passage, les sorties de secours prévues à cet effet dans les salles de lecture semblaient complètement oubliées, ce qui rassure. Côté est, un chercheur allemand excédé osait s’énerver tout haut
parce que le tourniquet refusait de le laisser échapper aux flammes : ses livres n’avaient pas été rendus, sortie donc interdite. Dieu BnF a dit : un chercheur ne quitte pas le navire qui
brûle s’il n’a pas remis ses livres en magasin.
De mon côté, ivre de thèse, je m'élançai, jouant des coudes et écrasant des pieds, tentant de remonter au plus vite vers le Haut-de-jardin. Mission : faire
le tour du cloître façon Usain Bolt, le juste au corps en moins, des fois que l’entrée ouest ne fût pas encore condamnée. Penser à éviter les fumées asphyxiantes et les éventuelles plaques de
béton dégringolées du plafond. Repérer l'ordi en vision infrarouge, arracher le verrou avec les dents et remonter dare-dare en apnée de combat. 24 secondes chrono. Copy that, garçon. J’étais prêt à bondir dans les flammes de l'enfer pour sauver ma deuxième partie. Jack
sans peur, déterminé, je me sentais des ailes et j’étais ignifuge.
J'arrivai côté ouest ; silence. Rien à signaler. Nada. Flegmatiques, les gens continuaient leur train-train
sans broncher et tout semblait normal. Je redescendis en salle W, interrogeai mon voisin (sans le torturer) : ils n’avaient rien entendu, rien vu, rien senti. Non seulement l’alarme n’était
qu’une fausse alerte, mais en plus, elle n’avait été déclenchée que d’un seul côté de la bibliothèque.
Je me rassis, dépité mais heureux, caressai mon ordinateur, embrassai mon écran. J'étais bien. Et c'est donc confirmé : la BnF est un être paraplégique et
pour y vivre, il vaut mieux être à l’ouest.
(NB: quelques discussions avec des camarades indigènes, présents ce jour-là, semblent indiquer qu'il existe autant de versions de ce petit évènement que de lecteurs présents pendant l'incendie
avorté. N'hésitez donc pas à nous faire part de la vôtre)
J’ai rencontré notre dieu. Son nom est Dominique Perrault, grand architecte de l'univers. Ses voies sont impénétrables.
Dominique Perrault, comme tout bon dieu digne de ce nom, se niche dans les détails (ou était-ce le diable ?). Tout a été pensé,
calculé, soupesé pour bien faire comprendre au chercheur en goguette qu’ici, en Rez-de-jardin, on s’écrase, on ne rigole plus.
Double escalator grand format de descente en enfer, en fer et béton (tissages métalliques au-dessus de ta tête et parois grises sur tes
flancs, tu t’enfonces dans les entrailles du savoir).
Pointage obligatoire au tourniquet d’accueil, sous peine d’équarrissage par les Cerbères d’entrée, les Gardiens des Places Assises.
Cloître infini et vitré, s’enroulant sur un Eden à jamais interdit aux pauvres chercheurs pécheurs que nous sommes, et dans lequel,
innocents, gambadaient, il y a quelques temps encore, des lapins de garenne (l’enquête sur leur disparition se poursuit, merci de nous communiquer toute information pertinente ici).
Chercher sa place, la trouver, travailler, fatigué. Un ptit pipi ? Pas de problème. Se munir de sa carte électronique, d’une gourde et
de bonnes chaussures de marche, c'est parti pour un trek de dix-huit minutes trente, en route pour la vespasienne la plus proche, là-bas, tout là-bas, tout au fond de la tour. Avec un peu de
chance, tu auras bien choisi ton quart d’heure et tu trouveras porte close, nettoyage vespéral oblige. Tu t’en retourneras, torturé, humilié, mais convaincu (en un seul mot) de la puissance et du
mystère de ton dieu d'abstinence.
Ton grand architecte BnF, Bienfaisant numen Fastueux, s’amuse avec toi, pantin, il te trimballe. De Tour des Lois en Tour des Nombres, de
Tour des Temps en Tour des Lettres…you are my North, my South, mon entrée Ouest…Dominique sait que tu souffres, oui, mais c'est pour ton bien et pour le salut du monde. Grâce à lui,
demain, un nouvel ouvrage relié (ta thèse terminée, peut-être, ou ton livre érudit) viendra nourrir les rayonnages de Ses tours-livres, monuments entr'ouverts qui s’élèvent vers le ciel, là-haut
; qui s'élèvent vers Lui.
Alléluia, haut les coeurs, créons ensemble incontinent, purs saints d'esprit et sans toilettes, et saluons ensemble le Perrault, notre
architecte extra-terrestre.